NOS ANGLES MORTS -ITINERAIRE D'UNE MERE POUR SORTIR DU SILENCE
Résumé du livre
Pourquoi trop souvent les proches ne protègent-ils pas leur enfant victime d’abus ?
Dans son dernier livre, Nos angles morts, Itinéraire d'une mère pour sortir du silence, Marie-Christiane Beaudoux s’interroge sur l’état de sidération qui l’a empêchée d’apporter un soutien efficace à sa fille victime d’abus.
Par le récit de son long processus de transformation, l’auteure, également psychothérapeute, révèle la puissante influence des secrets de famille sur la formation de la personnalité de l’enfant et leurs conséquences sur certaines formes d’aveuglement à l’âge adulte. Quelles mémoires individuelles et collectives s’activent derrière ce que nous croyons être la vérité.
Ce que j’en ai pensé
Je tiens à remercier chaleureusement Marie-Christiane Beaudoux de m’avoir confié son autobiographie Nos angles morts – Itinéraire d’une mère pour sortir du silence. Il s’agit d’un livre choc, au sens le plus noble et le plus nécessaire du terme : un texte qui dérange, remue, oblige à regarder en face une réalité que beaucoup préfèrent tenir à distance. L’ouvrage aborde en effet le sujet des violences sexuelles, mais surtout l’un de ses territoires les plus complexes et les plus rarement explorés de manière frontale : les conséquences familiales des non-dits, et cet aveuglement intime — parfois involontaire, souvent construit — qui peut frapper les proches.
D’emblée, le livre se distingue par sa forme : bref, mais dense, il se situe à la frontière du témoignage et de l’essai introspectif. Ce choix n’est pas anodin. Il donne au récit une intensité particulière : ici, pas d’effets dramatiques ni de surenchère émotionnelle. L’autrice va droit à l’essentiel, avec une rigueur qui témoigne d’un parti pris : écrire pour comprendre et pas pour séduire.
Un sujet rare : l’angle mort parental
On parle à juste titre des victimes. On parle souvent des agresseurs. Puis de justice, de réparation, de protection. Mais très peu de cette zone grise terrible : des proches qui n’ont pas vu, ceux qui n’ont pas su, pas compris, pas voulu comprendre, ou n’ont pas pu, psychiquement, accueillir l’insoutenable.
C’est là que se situe le cœur du livre : l’angle mort, non comme excuse, mais comme mécanisme. L’auteure ne cherche pas à se blanchir. Elle ne construit pas un récit de son éventuelle justification. Elle choisit au contraire une voie autrement plus exigeante : s’examiner elle-même, et exposer ce qui, en elle, a rendu possible le silence.
Ce geste d’écriture est rare. Il suppose d’abord une lucidité douloureuse. Il suppose aussi d’accepter, par avance, d’être jugée, en sachant que son lecteur pourra être heurté, en colère, sceptique, ou carrément révolté. Et courageusement, elle n’esquive rien.
Les « angles morts » : une non-perception construite
L’un des points les plus forts du livre est la manière dont l’autrice définit ces « angles morts ». Elle ne les présente pas comme un manque d’amour, ni comme un défaut moral. Elle les décrit comme des zones de non-perception, façonnées par son histoire personnelle, son éducation, les loyautés familiales invisibles et les silences qui lui ont été également transmis.
Ce déplacement du regard est précieux, parce qu’il évite deux pièges opposés : le piège de l’excuse (« elle ne pouvait pas savoir ») - et le piège de la condamnation automatique, qui rassure parfois mais n’explique rien (« elle est coupable, point barre »).
Marie-Christiane choisit une troisième voie : comprendre sans se déresponsabiliser pour autant. Et cette nuance est capitale. Comprendre n’est pas pardonner. Comprendre, ici, devient un acte de prévention : car ce qui n’est pas compris se répète, se transmet, se reproduit. Les thérapeutes comme la Justice le disent haut et fort à chaque nouvelle affaire.
Une écriture tenue, volontairement sobre
Son style adopte une sobriété parfois austère, mais toujours maîtrisée. L’autrice refuse le pathos. Cette retenue a une conséquence : le texte n’est pas confortable. Il ne propose pas un récit où l’émotion se déverse pour soulager. Il propose un travail intérieur, celui de l’auteure.
Son expérience de psychothérapeute se ressent dans la façon dont elle met en relation le vécu intime et certains processus psychiques : déni, dissociation, culpabilité, mécanismes de protection, stratégies de survie. Le livre ne se transforme pas pour autant en traité. Il demeure incarné.
Une portée éthique : parler n’est pas un miracle, c’est un prix
Ce qui frappe, au fil des pages, c’est la manière dont la parole est envisagée. On a parfois tendance, dans certains récits, à considérer que dire répare. L’auteure est bien plus lucide : la parole ne répare pas par magie. Elle coûte. Elle bouleverse. Elle expose. Elle dérange l’ordre familial et l’équilibre psychique construit au fil des années. Mais elle est nécessaire.
Et c’est l’axe le plus fort de son livre : sortir du silence n’est pas une victoire triomphante, loin de là, c’est un processus. Lent, souvent ingrat et douloureux. Et pourtant vital. Parce que le silence, lui, n’est jamais neutre : il nie, il enferme et finalement perpétue les victimes.
Ce que j’en retiens comme lectrice
Le livre de Marie-Christiane Beaudoux ne déresponsabilise pas, mais il rend compréhensible. L’autrice ne cherche pas à effacer la faute, elle tente humblement d’en éclairer la mécanique. Et cet éclairage est utile, car il peut aider d’autres personnes à repérer en elles des zones d’aveuglement.
Il met également des mots sur un tabou : l’angle mort des proches. Ce texte ose regarder en face ce que beaucoup redoutent : l’aveuglement familial, la loyauté inconsciente, le refus de voir l’insupportable. C’est à ce titre un livre terriblement courageux.
Il décrit la libération comme un processus, pas une révélation spectaculaire ni une décision soudaine. Plutôt comme un cheminement fait d’hésitations, de retours en arrière, de lucidité gagnée de haute lutte.
Je formulerai personnellement un petit bémol sur la couverture, que j’ai trouvée trop abstraite et difficile à relier, au premier regard, à la matière brûlante du récit. Mais cette réserve n’engage que moi et ce n’est pas le plus important au fond.
Le livre de Marie-Christiane Beaudoux est de ceux qui ne laissent pas indemne. Il s’adresse à des lecteurs avertis, prêts à affronter des zones rarement éclairées : celles du silence, des mécanismes familiaux, et de la responsabilité intime. C’est un texte important, parce qu’il invite moins à condamner mécaniquement qu’à comprendre lucidement, et surtout à ne plus jamais détourner le regard ni se taire.